Incendie du 21 Septembre 1990
samedi 16 décembre 2017 . 02h49 .
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Témoignages
L'incendie du 21 Septembre 1990

 
Un habitant témoigne :
 
Ce jour-là – c'était un Vendredi – je surveillais, par la fenêtre de mon bureau, la progression inquiétante des colonnes de fumée qui dépassaient de la ligne de crête des Pradels. Toute la journée, le sujet de conversation dans l'entreprise où je travaillais, était cet incendie – sur la Môle ou Cogolin, on ne savait pas – sur lequel nous n'avions que très peu d'informations. Chacun y allait de sa version, de son explication ou du fameux « On m'a dit que… ». A l'exception du hurlement répété des sirènes de pompiers et de la montée en puissance du Mistral qui nous indiquaient que la situation était grave, nous n'avions aucune idée du drame qui se tramait à quelques kilomètres et qui allait nous toucher de plein fouet dans quelques heures. La journée se passa dans une sorte d'excitation, liée autant à l'inquiétude et l'incertitude qu'à un profond sentiment de vivre quelque chose d'extra « ordinaire », au sens strict du terme.
 
Vers 17H, je rentrais chez moi – Avenue du Bengale, dans les hauteurs de Cavalaire – sans prendre réellement conscience que je me rapprochais du danger, la crête des montagnes se trouvant à quelques centaines de mètres de mon domicile. L'un de mes voisins était dans la rue et regardait ces volutes de fumées qui emplissaient maintenant tout l'horizon nord. Ensemble, nous décidâmes de monter jusqu'à la citerne de la Rue, d'où, pensions-nous, nous pourrions mieux suivre l'évolution de l'incendie.
 
Une fois sur place, nous fûmes frappés par la vigueur du Mistral, qui semblait se renforcer d'heure en heure, et contre lequel nous devions nous arcbouter pour tenir debout. Le ronflement du feu grondait et nous percevions les craquements sinistres des arbres dévorés par les flammes.
 
Nous avons regardé vers la crête des Pradels et puis, tout à coup, tout a basculé.
 
En l'espace de quelques secondes – sur le coup, j'ai pensé à la vitesse d'un cheval au galop – la ligne de crêtes s'est embrasé et des flammes de dix à  vingt de mètres de haut ont littéralement « englouti » les arbres, dont les silhouettes ont disparu dans un tourbillon rougeoyant et grondant. La fumée s'est soudainement rabattue sur le flanc sud de la montagne. Le feu était maintenant à nos portes.
 
Prenant conscience du danger tout proche, mon voisin et moi-même décidâmes d'une prudente retraite vers nos domiciles respectifs, quelques mètres en contrebas de notre point d'observation. Là, je fus le témoin et l'un des acteurs de la première – et j'espère la dernière – scène de panique collective qu'il m'ait été donné de vivre. Voyant les flammes passer par-dessus les crêtes et entamer leur rapide progression vers les premières maisons à flanc de collines, nos voisins, épouses et enfants s'activaient, dans un état de stress inimaginable, à évacuer ce qu'ils pouvaient et à charger leurs voitures.
 
J'ai vu là des choses inouïes : un homme porter, seul, un énorme poste de télévision grand écran (c'était un poste à tube cathodique d'une bonne quarantaine de kilos) pour le charger dans son coffre (il s'avèrera, plus tard, impossible de soulever cette télé, sinon à deux personnes). Une femme pleurait parce qu'elle voyait bien qu'elle ne pourrait pas tout emporter et qu'elle avait des choix impossibles à faire : elle était comme paralysée et son mari dût la secouer fermement pour qu'elle ne sombre pas dans une crise d'hystérie. Tout se faisait dans une agitation crispée et maladroite. On ne parlait plus : on criait !
 
Pris par le même vent de panique, je filai dans mon appartement pour essayer de rassembler quelques affaires. Oui, mais quoi emmener et quoi laisser ? Je me retrouvai moi-aussi face à ce dilemme. Papiers, chéquier, couverture, vêtements, boissons, victuailles… Et le chat, surtout ne pas oublier le chat ! Et la bouteille de gaz ! Vite, je remplis la baignoire et je plonge ma bouteille de gaz dedans… Fébrilement,  je commençai à remplir ma voiture, coffre, sièges arrière et siège avant compris (pourquoi n'avais-je pas eu la bonne idée d'acheter une galerie ?!) J'avais pris du retard et je constatai soudain, au silence qui régnait maintenant dehors, que tous mes voisins étaient déjà partis, certains oubliant même leur chat, que je pus recueillir (c'était un chat ami du mien). Ce silence ramena le calme dans mon esprit. En une seconde, la panique qui m'avait envahi reflua, et je pus de nouveau réfléchir sereinement.
 
Certes, le feu, sous la poussée incessante du vent qui le rabattait, descendait la colline et se rapprochait inexorablement des habitations. Les fumées, elles aussi rabattues vers le bas, n'atteignaient pas encore mon quartier. Bref, j'estimais avoir assez de temps devant moi pour préparer, si elle s'avérait nécessaire, une évacuation en ordre et dans le calme. Je décidais donc de rester et d'attendre la suite des événements.
 
Je passai les quelques heures qui suivirent à surveiller la progression des flammes. Elles descendaient, lentement mais surement, et toucheraient bientôt les premières habitations. Mais, progressivement, les fumées envahirent le quartier et il fut bientôt impossible de voir à plus de quelques mètres. Comme j'avais vu faire dans les films, je me couvris le bas du visage d'un tissu mouillé, et coiffait une casquette, elle-aussi préalablement trempée. Puis vinrent les flammèches, ces petites braises volantes qui se posaient un peu partout, et activaient la progression de l'incendie. Le tuyau d'arrosage dont je croyais disposer ne me fut d'aucun secours, quelqu'un ayant fermé la vanne d'alimentation en eau de la résidence. Je combattis donc ces flammèches, qui osaient tomber sur ma voiture, avec une balayette, qui finit, bien sûr, par prendre feu !
 
J'ignore combien de temps je restai ainsi à surveiller un feu dont il était clair qu'il avançait toujours. Par téléphone, je signalai ma situation aux pompiers, insistant sur le danger pour les maisons en haut de la rue du Bengale. Ils me dirent qu'ils enverraient une équipe dès que possible. De toute évidence, la situation dépassait les capacités de réponse disponibles à ce moment-là, malgré une mobilisation sans précédent des unités de secours et d'intervention du Département (je comprendrais le lendemain que l'ampleur et l'intensité de l'incendie, attisé par un vent d'une rare violence, étaient au-delà du prévisible).
 
La nuit vint, les fumées s'épaissirent à rendre l'air irrespirable et le ronflement menaçant du feu s'amplifiait. Un de mes voisins, Olivier D., revint sur place. Il avait évacué sa famille sur le parking de Pardigon, où déjà affluaient bon nombre de Cavalairois, chassés de chez eux par la fumée ou la proximité des flammes. Nous restâmes un long moment à regarder, sans vraiment parler. Nous entendions de petites explosions, dont on me dit plus tard qu'il s'agissait des pommes de pin éclatant sous l'effet de la chaleur. Et puis il y eu ce hurlement terrible – ce genre de hurlement à vous glacer le sang et qu'on n'arrive jamais à oublier – celui d'un sanglier pris dans les flammes. Oui, après la forêt, les animaux ont été aussi les premières victimes de la catastrophe.
 
Mon voisin décida de repartir, non sans m'avoir vivement conseillé de partir moi-aussi, ce que je fis quelques minutes après son départ.
 
C'est dans une voiture remplie de tout un bric à brac, et de deux chats qui n'arrêtaient pas de miauler, que j'arrivais vers une heure du matin au Parking de Pardigon. Là, la poussière et la fumée plongeaient le décor dans une ambiance post apocalyptique. Les phares des voitures perçaient difficilement ce brouillard opaque pour laisser apparaître des silhouettes hagardes, dont certaines portaient encore le pyjama qu'elles n'avaient pas eu le temps de retirer.
 
L'inquiétude, alimentée par toute une série de rumeurs et de bruits impossibles à vérifier, se lisait sur tous les visages. Et lorsqu'un « nouvel arrivant » arrivait, on lui posait toujours les mêmes questions : est-ce que vous avez des nouvelles de tel ou tel quartier, est-il vrai qu'il y a déjà trente maisons brulées… et ainsi de suite. A écouter certains prophètes de malheur, le quartier de la Roseraie était dévasté et les Pierrugues n'étaient plus qu'un amas de ruines fumantes. Il n'y avait pas là de quoi remonter le moral des « évacués », chacun pouvant s'interroger légitimement sur ce qu'était devenue sa maison, son quartier, son cadre de vie. Malheureusement, pour certains d'entre eux, la réalité s'avèrera, au matin, très douloureuse.
 
Dans cet environnement insolite, seuls les enfants semblaient s'amuser de la situation. Pour eux aussi, c'était extraordinaire.
 
Vers cinq heures du matin, l'incendie semblant en voie d'être maîtrisé, je me décidai à retourner chez moi, sûr de retrouver un tas de centre à la place de ma maison. Aussi ce fut un grand soulagement que de constater, une fois rendu sur place, que le feu n'avait fait que contourner la bâtisse, avant de s'éteindre. Mais il n'y avait plus de jardin et le paysage alentour n'était plus composé que de troncs calcinés, la couleur verte ayant disparu de l'horizon. Mes voisins, habitant la maison de l'autre côté de la rue, avaient eu de la chance : les pompiers étaient arrivés juste au moment où le feu pénétrait leur maison. Hélas, pour ceux du bout de l'Avenue du Bengale, il n'y avait pas eu de coup de chance : leur villa était réduite en cendre, seuls quatre murs noircis se dressant encore.
 
Au matin, les Canadairs intervenaient pour noyer les derniers foyers d'incendie encore actifs, n'hésitant pas à prendre d'énormes risques entre les flancs de montagne et les lignes à haute tension.
 
En ville, la vie a peu à peu repris son cours. J'y rencontrai des amis, le visage un peu hagard, qui eux-aussi avait dû quitter leur domicile. Nous étions tous un peu sous le choc et nous nous sommes raconté mutuellement nos aventures de cette nuit cauchemardesque. L'incendie du 21 Septembre 1990 entrait déjà dans les souvenirs et allait bientôt appartenir à l'histoire de Cavalaire.
 
Dix jours plus tard, les premières feuilles repoussaient sur les chênes-lièges.
 
 
 

 

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